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Publié le 24 Mai 2022

 

 

Macron remet à la skieuse Tess Ledeux la médaille de l'ordre national du Mérite AFP

 

 

Professeure agrégée de philosophie et doctorante au Centre des études supérieures de la Renaissance, Laura Moaté nous explique pourquoi il est faux de penser que quand on veut, on peut, en analysant la racine théologique du concept de « mérite ».

« Il faut que nous naissions coupables, ou Dieu serait injuste », assène Pascal dans les Pensées, portant le premier coup à une théorie du Salut bâtie sur un concept également fondateur de notre République, le mérite, celui qui sauve l’âme par ses actes et rachète en faisant.

 

Si Pascal s’insurge, proteste et prouve, c’est qu’il lui semble comme à beaucoup de nos contemporains que ce concept poreux quoique sain ne permet en somme qu’une forme nécessaire de sécurité sociale, sans atteindre la justice, « car tous diront qu’ils méritent ». Mais peut-on raisonnablement s’opposer à la thèse selon laquelle chacun serait récompensé à la mesure de ses forces et de ses efforts pour les mettre en œuvre ? Peut-on véritablement douter de la possibilité du mérite ? Si Pascal en doute, ce n’est pas pour accabler l’homme, mais au contraire pour l’élever. Paradoxalement, pour permettre la justice véritable, il faut que nous naissions coupables, tous. L’on reconnaît la doctrine de la Chute, péché héréditaire et consubstantiel à la nature humaine, qui marque à chaque premier cri le nouveau-né de son sceau.

Dès lors, je porte une culpabilité qui n’est pas d’abord mienne, ma faute n’est pas la première à racheter, et mes efforts pour l’assumer seraient vains. Il n’y a pas de mérite absolu parce qu’il n’y a pas en l’homme la force nécessaire pour écraser le mal sous le bien et le faire disparaître, parce que demeurera toujours une quantité inamissible de néant qu’il ne faut pas tâcher d’annihiler.Le mérite n’est pas, pour Pascal, le corollaire de l’œuvre, mais celui du pardon, de la grâce. Tâchons de comprendre le sens de cette affirmation en revenant à son histoire, pour parvenir à la nôtre.

Mérite et intentions

Le mérite est une notion théologique avant d’être politique, bâtie à partir d’une querelle fameuse opposant Augustin à son adversaire Pélage. L’enjeu est de déterminer ce qu’il en coûte de considérer que l’homme peut accéder de lui-même au Salut, par ses œuvres, ce qu’affirme globalement Pélage. Augustin montre que, dès lors, il faudra connaître l’intention qui a présidé à l’œuvre, car celle-ci ne suffit pas. Par exemple, je peux tout à fait être affable au dîner tout en souhaitant secrètement gifler ma belle-mère, tout comme je peux être ravi d’être prisonnier de guerre, plus en sécurité qu’au front. Dans les deux cas, personne ne me reprochera mon acte. Néanmoins, ma morale n’est pas sauve. La faute ne peut alors résider que dans le for intérieur, là où siège traditionnellement l’intériorisation de l’autorité, et là où siège également le mérite. Mais, au sein de ce for intérieur, comment différencier l’arbitre du joueur ? L’autre, garant de mon intégrité sociale et de ma labilité face à l’évolution des mœurs, peut-il accéder à cette part cachée de mon être, dissimulable aussi longtemps que je saurai me leurrer ? Mais encore, puis-je y accéder moi-même ?

« Vouloir le bien sans la certitude de parvenir à l’accomplir, et espérer quand même, voilà le véritable mérite. »
 

Est-il véritablement possible de se juger soi-même comme l'on jugerait la fausseté d'une monnaie, d'un jugement net, objectif et définitif ? Sommes-nous suffisamment transparents à nous-même ? L’opacité semble aussi irréductible que le mal lui-même, et les moralistes auront bien fait de nous rappeler que nous ne savons guère si notre générosité nous permet de satisfaire un amour noble de l’humanité ou bien la vanité de notre orgueil quand nous est offerte la possibilité de donner à ceux qui ont moins que nous. Vouloir le bien sans la certitude de parvenir à l’accomplir, et espérer quand même, voilà le véritable mérite, que l’on ne reconnaît ni dans la réussite de l’action, ni dans les hommages ni dans les honneurs, que l’on ne reconnaît même pas mais que l’on attend, patiemment, comme le repos succédant au voyage. C’est du moins ainsi que le pensait Augustin.

Bâtir une anthropologie pessimiste, ce n’était donc pas chercher à condamner l’homme, c’était au contraire chercher à résorber le gouffre de son inquiétude. Si ni moi ni l’autre ne sommes capables de connaître le bien que nous faisons, qui pourra véritablement justifier notre suprématie ? Et si nous ne pouvons reconnaître, en nous comme en l’autre, que la certitude de la finitude et du mal, qui pourra ici-bas nous blâmer ? Pascal distinguerait alors le mérite des mérites, le premier n’étant soumis qu’au jugement divin, les seconds à l’arbitraire indispensable des conventions humaines. C’est l’institution qui juge l’acte, c’est-à-dire une légalité provisoirement incarnée face à un corps provisoirement privé d’âme.

Des intentions, et donc du mérite véritable, nul homme en tant qu’homme ne peut se faire juge. Autrement, c’est le mérite qui rendra coupable, qui accablera et qui écrasera, c’est lui qui se trouvera derrière chaque refus, chaque échec et chaque reniement, c’est lui qui nous rappellera à notre misère quand l’autre, soi-même et parfois même je ne sais quoi, s’arrêteront pour nous dire : « bien fait ». Le mérite nous rend capables d’enfer, parce qu’il n’est jamais assez, jamais comblé et jamais pérenne, quand le pardon nous fait abandonner une rigueur implacable au profit de la douceur de la règle, douceur invincible que revendiquait déjà l’Antiquité dans la bouche de Marc Aurèle.

Le mérite est devenu politique

En affirmant donc la liberté primitive et primordiale de l’homme, ainsi que la primauté de sa volonté, la modernité – qu’on considère inaugurée par la tradition franciscaine – n’aura pas nécessairement, en coupant petit à petit le cordon qui liait l’humain à la grâce divine, permis son émancipation. Si l’homme veut, c’est parce qu’il peut, et reconnaître sa puissance, c’est le rendre coupable de sa faiblesse quand il la rencontre. Or il ne manquera pas de la rencontrer. Le mérite rend l’agent responsable et donc coupable, par définition, bâtissant un droit qui attend la preuve des circonstances atténuantes pour dédouaner l’auteur de la faute, quand Augustin proposait un coupable non immédiatement responsable, attendant la possibilité gratuite du rachat dans l’obéissance à un ordre imposé pour lui permettre de vivre dans la paix, espérant la joie.

 

Ici, c’est le lien entre politique, justice et intériorité qui est en jeu et qui doit permettre de considérer les conséquences d’un pouvoir qui se revendiquerait juge des cœurs. Le discours d’Augustin n’était pas politique, et il ne s’agissait pas de ruiner le droit. Puis le mérite est devenu politique, d’abord en récompensant des actes, enfin en justifiant les êtres.

« Il faudrait d’abord pouvoir vouloir, pour ensuite pouvoir faire. »
 

Cette brève histoire du mérite doit donc nous conduire à faire la différence entre le jugement du citoyen dans un contexte politique constitutionnalisé, contraint par la nécessité d’instituer une justice légitime bien qu’incapable de prouver ce libre arbitre sur laquelle elle repose, et le jugement d’un homme face à un autre, qui sait tout cela et qui, par-là, ne se donne que le droit du pardon. Rendre à César ce qui est à César, en somme. La justice doit postuler la liberté pour distribuer l’éloge et le blâme et s’énoncer comme le bras droit d’un État nécessaire à la vie mais non garant du bonheur. Cet État lui-même, Pascal le considère comme incapable de rendre raison de ses fondements, de se rendre parfaitement légitime sans recours aux fictions efficaces. Il ne peut donc bâtir sans peine cette justice qui n’est juste que parce qu’elle doit être et non par ce qu’elle est.

Se méfier du mérite c’est, in fine, se méfier de cette propension du contemporain à rendre sienne une maxime que le réel dément farouchement jour après jour : quand on veut, on peut. Il faudrait d’abord pouvoir vouloir, pour ensuite pouvoir faire. Mais de ce jeu-là l’homme n’a jamais été maître et, si dans son silence la loi peut nous dire que nous avons bien fait, gardons-nous peut-être de dire « bien fait », quoi que l’homme ait fait, quand nous le regardons en semblable.

Rédigé par hl_66

Publié dans #Réflexion

Publié le 5 Mai 2022

Valentin Etancelin

Et c'est tant mieux. L'autrice de "L'événement" dissèque, ici, son histoire d'amour avec un homme de trente ans de moins qu'elle pour mieux raconter son propre rapport au temps.

 

 

sabel Infantes via Getty Images Annie Ernaux, ici au mois d'avril, à Madrid.

LITTÉRATURE - Annie Ernaux est de retour. Six ans après Mémoire de fille, l’écrivaine française à succès, dont le best-seller L’événement a récemment été adapté au cinéma par Audrey Diwan, publie, ce jeudi 5 mai, son nouveau roman Le jeune homme aux éditions Gallimard.

Son histoire, longue de quelque 37 pages, est celle de la relation amoureuse qu’elle a vécue, il y a de ça plusieurs décennies, avec un homme de presque trente ans de moins qu’elle. Ce n’est pas la première fois qu’on entend parler dudit jeune homme. Ce dernier est déjà apparu brièvement, là aussi anonymisé, dans Les Années, autobiographie de l’autrice parue en 2008.

Aujourd’hui, on en apprend un peu plus sur lui. On ne connait toujours pas son prénom. On sait simplement qu’il était étudiant quand ils se sont rencontrés. On sait aussi qu’il aimait les Doors et habitait Rouen, ville de Normandie où Annie Ernaux a fait ses études dans les années 1960.

 

L’inversion de statut

Les écrits d’Annie Ernaux sont un genre littéraire à part. Qu’il s’agisse de L’Occupation, de Passion simple, de La Place ou de Regarde les lumières mon amour, ils ont cette force de parler, au gré de récits personnels racontés à la première personne, de mécanismes plus universels à l’œuvre dans la société, notamment en matière de sexisme ou de classisme.

Tout laissait à croire, peut-être de manière un peu trop attendue, que Le jeune homme serait une manière pour la romancière d’aborder les injonctions et le regard de la société qui pèsent sur un couple hétérosexuel, quand la femme est plus âgée que l’homme. Il y est évidemment question, lorsqu’elle écrit que “devant le couple que nous formions visiblement, les regards se faisaient impudents, frôlaient la sidération, comme devant un assemblage contre nature”. Cependant, ce n’est pas le sujet principal.

Même si c’est lié, le sujet de fond, c’est ce que ça a réveillé et questionné en elle, et notamment son statut social. “Notre relation pouvait s’envisager sous l’angle du profit”, souffle Annie Ernaux dans son roman. Annie Ernaux, dont les deux parents tenaient un café-épicerie dans une petite ville, a beaucoup documenté son sentiment d’appartenance à une classe sociale populaire. Les manières de cet étudiant lui ont rappelé ses origines. Surtout, elle s’est, face à lui, sentie de l’autre côté, du côté de la bourgeoisie.

 
 

Un miroir de la jeunesse

“Oui, car il y a cette différence d’âge et de statut social, cette ‘pauvreté’ du jeune homme qui est attirante, explique-t-elle dans une interview à Ouest-France. Je veux être celle qui peut donner plein de choses. Chacun sait que donner, c’est prendre. Le côté économique compte beaucoup et je voulais même l’accentuer en listant tout ce que j’ai fait pour, non pas l’attacher, mais rétablir un ordre.”

La jeunesse de cet homme ne la renvoie pas à son âge. Non, il la transporte dans ses propres expériences de jeunesse, comme un miroir. “Il était la mémoire de mon premier monde”, précise l’écrivaine dans son livre. Ou encore qu’avec lui, “je parcourais tous les âges de la vie, de ma vie”. Sa mémoire lui paraissait “infinie”. À travers cette histoire d’amour, c’est son propre rapport au temps qu’Annie Ernaux dissèque. 

Il était important, pour elle, d’écrire sur ces souvenirs, de mettre les mots à plat, sans quoi elle aurait eu l’impression de ne jamais les avoir vécus. Ce livre ne trace pas seulement une boucle sur son histoire passée avec un homme. Il détoure son histoire passée à elle, la sienne.

Rédigé par hl_66

Publié dans #Réflexion